Examinons la situation : nous sommes en juin 2000 et je viens de terminer une formation d’électronique marine à l’AFPA de Rochefort. J’ai fait 2 stages. Le dernier stage, effectué chez Rivages (location de bateaux) a duré 3 semaines. Pendant ces 3 semaines, j’ai effectué de multiples travaux d’installation et de réparation de matériel de navigation. Tantôt j’installais un GPS, avec son antenne : découpe du panneau de la table à cartes, tirer le câble coaxial en se contorsionnant dans les coffres arrière, étanchéité, presse-étoupe, fixation de l’antenne sur le balcon arrière, brasage périlleux du câble sur l’antenne avec un fer à souder à gaz. Tantôt je réparais de petits pilotes automatiques de barre franche. Bref, des bateaux, j’en ai vu de toutes sortes et l’envie d’en posséder un bien à moi grandissait, grandissait…
La formation terminée, avec mon diplôme tout neuf en poche, je ne trouvais toujours pas de travail. Ras-le-bol !

afpa1afpa2afpa3afpa3afpa3Rivages

e8e31eace4Examinons encore la situation, mais de plus prêt : ça fait plus d’un an que ma famille et moi vivons sur mon maigre assedic, et que l’on pioche dans ce qu’il reste de pézéte, après que les créanciers se soient servi, pour compléter les fins de mois. Les restes diminuent chaque mois davantage et là, au mois de juillet 2000, je dis STOP, Stop et STOP. Il me reste 25.000 F et si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai JAMAIS !!! Je suis décidé, il me faut un bateau !!! IL ME FAUT ABSOLUMENT UN BATEAU ! J’épluche les petites annonces et je tombe sur celle-ci : vends voilier CHARLESTON sloop de 6m avec moteur HB 6cv, 3 voiles, 4° catégorie, équipé 5° catégorie.
Prix : 17.000 Francs + un numéro de portable.

Je réfléchis (pas longtemps) et j’appelle le vendeur : on se fixe un rendez-vous là où est le bateau, à Port des Barques, à 9 H du matin . Autant PlanVoilurevous dire que la nuit précédant le jour de l’achat, je n’ai pas du dormir plus de 2 H, et encore… Des tonnes de questions m’envahissaient : comment était-il, ce bateau ? comment j’allais le ramener à La Rochelle (ou ailleurs), où j’allais le mettre ?

Vers 6 H du matin, n’y tenant plus, je prends la route de Port des Barques. La nuit est claire, on voit plein d’étoiles sur la route qui mène à Rochefort. Roulant tranquillement (2000 tours/minute), j’arrive à Port des Barques (ville située non loin de l’embouchure de la Charente) au petit matin. Je me mets alors à parcourir la ville de part en part, longeant la Charente par de petits chemins à peine praticables en voiture. Chaque fois que je vois un bateau, je me pose la question : est-ce celui-là, non, il est à moteur, non, il est trop petit, non, il est trop grand… Jusqu’à ce que j’arrive devant une coque de couleur orange, avec une longue quille, posé sur une remorque usagée, le gréement reposant sur le pont.

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Un bateau bien ventru, avec un bon volume intérieur, une dérive pivotante et cette longue quille qui me fait un peut penser au Joshua de Bernard Moitessier, en miniature cependant.
Est-ce bien celui-là ???
J’attends tranquillement, en me reposant, en écoutant la radio du matin, et en contemplant la Charente qui s’écoule tranquillement vers la mer, quand arrive une voiture, vers 9 H 30.

Ketch– Vous venez pour le bateau ?
– Oui, c’est bien celui-là, le Charleston ?
– Oui, c’est lui
– Je m’en doutais, il me plait bien.
– Alors, c’est d’accord, on fait affaire.

Le vendeur me fait visiter le bateau : l’espace intérieur est incroyable pour une unité de cette taille. Passé la marche de la descente, on arrive dans le carré équipé de 2 couchettes servant également de siège. Au milieu, on trouve le puit de dérive surmonté d’une table munie de 2 côtés rabattables. 6 adultes peuvent tenir à l’aise autour de cette table. En allant vers l’avant, on trouve un placard à cirés sur tribord, et une micro-cuisine sur bâbord (avec réchaud à gaz sur cardan et mini-évier avec une pompe à pieds). Enfin, le poste avant est équipé de deux autres couchettes sous lesquelles on trouve de grands espaces de rangement.
Le pieds, quoi, juste le bateau dont je rêvais.

Je conclu l’affaire en laissant un chèque d’acompte et le vendeur m’emmène aux affaires maritimes de Rochefort pour signer les papiers (acte de francisation). Le midi, il m’invite à manger chez lui : je comprends pourquoi il le vends, son bateau : sa femme est trop grande pour une hauteur sous barrot de 1,45 m ! J’appelle la mienne (de femme) et lui annonce que ça y est, j’achète le bateau. Elle me traite de fou…

Le vendeur, Claude Valentin, voyant mon enthousiasme, me propose de caréner le bateau gratis : j’accepte. L’après midi, nous approchons la remorque au bord du plan incliné de mise à l’eau, et nous passons la coque au karcher. Puis une bonne couche d’antifouling (à 135 F le pot).
L’inventaire du matériel de sécurité pour la 4° catégorie de naviagation est OK. Nous nous fixons rendez-vous le surlendemain, 19 juillet 2000 pour que j’aie le temps de m’occuper de l’assurance et de retirer l’argent : Claude préfère du « liquide ».

Je retourne à La Rochelle, muni de mon acte de francisation, pour assurer le bateau (c’est obligatoire). Je prends le moins cher de ce qui se fait en la matière. Maintenant, il faut que je trouve un endroit où l’amarrer, et gratuitement si possible. J’ai une idée : j’ai travaillé gratuitement chez Rivages pendant 3 semaines. Je vais voir le patron : il ne pourra pas me refuser une petite place sur l’énorme ponton de ses bateaux de location. Gagné ! Pierric Colson accepte : au bout du ponton 12, tu trouveras une place libre, mets le là. Encore un bonne chose de faite, et maintenant j’appelle ma banque pour signaler que je passerai demain retirer une bonne partie de mes économies… Ouf, quelle journée !

port-des-barquesAujourd’hui, 19 Juillet 2000, est un grand jour pour moi. Renseignements pris, la mer sera pleine à 7 H 01, et basse à 13 H 28, avec un coefficient de marée de 76 (pas trop important). Le vent soufflera d’est (assez inhabituel, mais c’est Eole qui décide !) force 3 à 4 : ce qui nous promet des conditions exceptionnelles pour remonter le bateau à LR par la mer. En effet, nous nous sommes entendus sur sa remorque : je n’en veux pas, je ne saurais pas où la mettre, et d’ailleurs je n’ai pas d’attelage sur ma vieille caisse pourrie. Je prends juste le bateau.
De manière à mettre Biguine (puisque c’est son nom) à l’eau à marée haute, nous nous sommes donnés rendez-vous très tôt : 6 H du matin. Claude est à l’heure. Sans perdre de temps, nous gréons le mât, serrons vite fait les ridoirs des haubans, de l’étai et du pataras. Claude avait prit soin d’installer les drisses à l’avance. L’antifouling a eu le temps de sécher, après 36 H au soleil de juillet. Nous mettons le bateau à l’eau à 7 H 30 : bonne nouvelle, il flotte !!! Nous amarrons le bateau au ponton des ostréiculteurs et commençons à charger les affaires, et installons le moteur (hors-bord) en dernier.

pdb-to-lrEn bon instructeur qu’il est (c’est son métier), Claude me confie tous les secrets de son bateau. A commencer par « comment mettre le moteur en marche » : Attention au réglage de richesse… Le moteur démarre, nous larguons les amarres, et nous voilà partis, à 9 H 00, cap sur le sud de l’île d’Aix. Nous hissons les voiles, les réglons et coupons le moteur. Le vent étant plus Nord que prévu par la météo, nous marchons à très bonne allure, au prêt bon plein. Nous sommes à l’aise, à deux dans le cockpit, et en profitons pour faire un peu connaissance.
Vers midi, nous sortons nos sandwichs et nous nous relayons à la barre : la mer, ça vous creuse l’estomac, grave ! Reste un problème à résoudre : il faut que j’aille récupérer ma voiture, et lui la sienne une fois que nous serons arrivés à LR. Il me prête son téléphone et j’appelle Geronimo, un ami, pour lui demander s’il pourrait venir nous chercher au port et nous emmener à Port des Barques. Il accepte.
Nous poursuivons tranquillement notre navigation, toujours à bonne allure, et la terminons au prêt, avec une bonne gîte (le vent avait forci). Nous arrivons à la tour Richelieu (entrée du port de plaisance des Minimes) à 13 H 30. La ferrure de bôme qui tient le hale-bas casse suite à un empannage involontaire. Tans pis, je la réparerai plus tard. A 14 H 30, nous étions amarrés au ponton 12, à la place que m’avait indiqué Pierric. Je vais à la capitainerie pour remplir la fiche d’entrée au port pendant que Claude range un peu le bateau. Puis je sort la liasse de billets et le paie.

Nous avons parcouru environ 18 milles durant cette remontée ( 33 km) en 4 H 30, soit une vitesse moyenne de presque 4 noeuds. Geronimo viens nous rejoindre : c’est pas vrai, t’as acheté ce bateau, il a l’air pas mal en plus… Et nous voila partis tous les 3, dans sa BX, direction Rochefort, pont du Martrou, Port des Barques. Nous récupérons nos voitures et Claude nous dit au revoir et s’en va chez lui.
Geronimo me fait signe de le suivre pour aller voir un copain à lui qui est ship-chandler à Rochefort. On y va. Là, on me fait cadeau d’un vieux pilote automatique Navtek en aluminium. Geronimo regarde les bateaux qui sont dans l’arrière cours de son copain : lui, il en voudrais un à moteur. Laisses tomber, ils ont l’air tous pourris, et puis l’essence, ça coûte trop cher.

technicL’acquisition de ce bateau me redonne goût au travail, en l’occurrence à mon métier d’électronicien. En dehors des navigations, je bricole et j’installe un max. de matos. Tout d’abord, j’offre à Biguine une batterie 12V 40A/H (récupérée à la casse) que j’arrime solidement sous le cockpit. Je fabrique un tableau électrique équipé d’un afficheur LCD capable de m’indiquer avec précision l’état de la batterie et l’énergie qu’elle fourni (tension et courant). Ce tableau délivre 4 sorties : ELECTRONIQUE, FEUX de NAV, RADIO, RESERVE. Chacune avec son interrupteur, son fusible et sa Led de signalisation. Il intègre également une fonction « recharge » directement à partir du 220V disponible sur les pontons (avec circuit imprimé baptisé « YaBon12Volts »).
Ensuite, j’adapte le pilote Navtek que je viens de récupérer pour le transformer en « assistant de barre électrique ». Un petit boîtier intégrant un potentiomètre envoie au pilote l’information adéquate pour positionner la barre selon l’angle voulu. Je fabrique un support pour réceptionner le corps du pilote dans le cockpit, et je fabrique une ferrure munie d’une « boule faisant rotule » qui reçoit le bout du vérin du pilote.
Avec les quelques sous qui me restent, j’achète un GPS d’occasion : un Magellan portable avec antenne intégrée. Grâce à lui, je connais ma position (à 100m près), ma vitesse réelle, le cap à faire pour atteindre un « WayPoint », la distance qui me reste à parcourir pour atteindre l’objectif que je me suis fixé, pratique n’est-ce-pas ? J’adapte mon installation électrique pour l’alimenter directement sur le réseau électrique du bord (incroyable ce que ça bouffe comme piles, ces gadgets). Ma batterie, elle, est quasiment inépuisable : je lui ai tiré dessus pendant plus d’un an sans la recharger. Normal, vu les faibles consommations de mes électroniques.
Parallèlement à cela, je reprends mon travail indépendant en préparant 2 articles techniques que je publierai plus tard dans 2 revues d’électronique : l’un décrit la réalisation d’un appareil destiné à mesurer la consommation électrique de tout ce qui peut se brancher sur le secteur EDF, l’autre décrit la réalisation d’un appareil de mesure à double fonction : thermomètre et baromètre, le tout à affichage digital.
Ça mettra toujours un peu de beurre dans les épinards pour l’avenir, en attendant de trouver un « vrai » boulot.

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Plus tard, j’installe même un autoradio (offert par ma belle sœur) assorti d’une paire de haut-parleurs : un dans le coffre arrière (qui sonne bien dans les basses) et l’autre dans le placard, orienté vers l’avant. Le plus chiant, c’est de passer les fils et de les fixer à la structure (avec du mastic spécial sika marine). Mais on est content du résultat : maintenant, on peux écouter les infos, ou mettre une k7 et écouter la musique, allongé sur la couchette et rêvant de voyages lointains.

AvisNavigLa veille d’une sortie en mer, je vais prendre les prévisions météo détaillées à la capitainerie ou sur le panneau d’affichage de l’ancienne « Ville en Bois ». Pour bien profiter de la journée, il faut partir tôt le matin car les préparatifs durent déjà pas loin d’une heure (sans se presser). Après avoir garé la voiture à l’ombre, j’arrive au ponton où est amarré le bateau et je grimpe dans le cockpit. J’ouvre le panneau supérieur de la descente (qui ferme à clé), puis je retire le panneau inférieur. Je choque à fond l’écoute de grand-voile afin de libérer le capot pour l’ouvrir. Je pose mon sac et mes affaires à l’intérieur et je range les 2 panneaux sur la couchette arrière (à bâbord). Je retire tous les sandows (qui retiennent la barre et les drisses) puis j’ouvre le capot arrière après avoir libéré le boute qui le maintien fermé de l’intérieur. Je regarde le niveau d’essence qui reste dans le petit réservoir de 10 L. Au besoin, je refais du mélange 2 temps (avec 2% d’huile). Je baisse Evinrude (c’est le nom de mon petit moteur hors-bord), branche le tuyau d’arrivée d’essence, tire le starter et mets la manette de richesse au max.

Je sort la bouée de sauvetage fer à cheval (obligatoire) que j’accroche sur le balcon arrière. Je dépose Navtek (c’est le petit nom de mon pilote électrique) sur le banc bâbord du cockpit. Puis je descends dans le carré pour sortir le compas que j’accroche à sa place (sur la paroi tribord du cockpit), et le GPS qui tient avec des élastiques à gauche de la descente. J’allume le jus sur mon super-paneau électrique maison. Au passage, je contrôle l’état de la batterie : 13,22 V ! Impeccable, la batterie est en plein forme. Je branche la prise d’alim du GPS.

sortir l’ancre avec sa chaîne et sa ligne de mouillage, l’attacher solidement à un taquet avant et vérifier que ça ne se présente pas trop en sac de nœuds pour le cas où il faudrait mouiller.
LivreBord– sortir l’écoute de foc et l’installer sur les 2 bords (par la poulie du rail d’écoute en passant bien à l’extérieur des haubans), faire un nœuds d’arrêt (nœud de 8)
– endrailler le foc (ou le génois, suivant la force du vent) sur l’étai avant, l’attacher à la filière avec des sandows, fixer la manille d’écoute, puis libérer la drisse de foc et la fixer sur l’anneau de cette voile
– sortir la grand-voile, la déplier, vérifier les baguettes, l’engager dans la glissière de la bôme, l’étarquer puis la plier vite fait et mettre quelques sandows, pour qu’elle ne prenne pas le vent tout de suite, engager le haut de cette voile sur 1 m dans la glissière du mât puis fixer la manille de drisse (en faisant gaffe de ne pas faire tomber le manillon à la baîlle)
– mettre Evinrude en marche (ça prends des fois une minute et des fois une demi-heure : c’est selon son humeur et comment on lui parle) et le laisser tourner au ralenti.
– Ouvrir une bière, se rouler une clope et se détendre 5 minutes…
– Regarder un peu ce qui se passe aux alentours : tiens, voilà la navette qui arrive du vieux port, tiens le bateau d’en face est en train de partir, la brise est bonne, et tout et tout.

je suis dans une autre dimension

Après tous ces préparatifs, il ne reste plus qu’à libérer l’amarre avant, grimper sur le canote, libérer l’amarre arrière, un petit coup de marche arrière, point mort, et on met en marche avant, sans faire caler le moteur. Et en avant vers de nouvelles aventures !

alabarreLa sortie du port se fait en douceur : une fois sorti de la zone étroite entre les pontons, j’arrive dans le chenal principal du port et je peux commencer à installer Navtek, le pilote, sur son support d’un côté et sur la rotule de barre franche de l’autre (tout en surveillant le trafic des bateaux qui entrent ou qui sortent). Je teste alors mon dispositif de « télécommande » de la barre en agissant sur le potentiomètre situé juste au milieu du rouf et parfaitement accessible depuis la descente (l’endroit le plus confortable en position debout sur ce bateau). Grâce à ce dispositif, je peux barrer avec un simple bouton (un asservissement électronique recopie l’angle de barre sur la position du bouton). Des fois, ça peux servir, d’être électronicien !

J’arrive maintenant à la sortie du port et je commence à virer vers la gauche. Je tâte le vent, la direction des vagues, et dépasse la bouée Richelieu (toujours au moteur). Puis, lorsqu’il n’y a pas d’autres bateaux à proximité, je me mets bout au vent, et je cours hisser la grand-voile en vitesse. Je reviens à la barre pour remettre le bateau bout au vent et éventuellement choquer encore l’écoute de GV. Si le cap est bon et qu’il n’y a toujours pas de bateaux en vue, je cours hisser le foc, je l’étarque, puis j’arrange un peu les drisses sur les taquets de mât. Je reviens à la barre et j’abat de manière à prendre le vent. Une fois les voiles bordées et gonflées, le bateau commence à prendre de la vitesse. J’arrête Evinrude et le relève.

Ça y est, on est parti. Le bruit du moteur a disparu pour laisser place à celui, bien plus agréable et naturel, du vent, du clapot que fait le bateau en taillant sa route, des mouettes s’il y en a, et des autres bateaux (notamment les vedettes de tourisme qu’on entends de loin). Je parfait le réglage des voiles en fonction du cap que j’ai choisi ce jour là : ouest-sud-ouest. Je cherche l’équilibre entre le foc et la GV de manière à réduire au maximum l’angle de barre par rapport à l’axe du bateau. Avec une brise établie de 3 Beaufort, la vitesse « monte » à 4 nœuds minimum (ce qui fait quand même du 7,4 km/h !).

mouetteEt à chaque fois, une joie immense m’envahit. Je suis transformé, grave, grave ! Mes neurones regorgent d’oxygène et se ventilent de toutes les crasses passées. Je n’existe plus que par la contemplation intense du monde réel et tangible de la mer : le vent, le soleil, le cap, l’angle de gîte, l’équilibre du bateau, le délicieux bruit de l’étrave qui taille son chemin dans les vagues, le balancement du bateau, le sillage qu’il laisse à l’arrière. Croyez-moi si vous le voulez, mais ça dépasse toutes les thérapies qu’on peut imaginer.

Le dos bien calé dans la descente, les sens aiguisés au maximum, je profite de la vie et j’ai envie de partager ce bien-être mais étant seul à bord, je le fais par la pensée, ou quelque fois par téléphone portable. A toutes les allures montantes (du vent de travers au prêt serré), Biguine tient parfaitement sa route grâce à Navtek, même dans des creux de 1m50 à 2m. Quelquefois, je vais m’asseoir tout à l’avant du bateau et je reste là, hyper-tranquille, contemplant l’horizon, la terre lointaine de l’île d’Oléron ou de l’île d’Aix, les bateaux de pèche multicolores qui passent parfois, avec tout un cortège d’oiseaux qui viennent ramasser les miettes laissées dans les filets, les cargos au mouillage, immobiles, les quelques voiliers qui se promènent comme moi dans le Pertuis d’Antioche, les mouettes, les goélands ou les albatros qui, ayant repéré une proie, effectuent un « piqué » et plongent pour la ramasser et ainsi se nourrir, les grosses méduses gélatineuses qui gisent à 50 cm de profondeur. Le temps n’existe plus, je suis dans une autre dimension.

Bato3FreresUne petite faim ? No problemo ! Je vais chercher une boite de maquereau à la moutarde dans les coffres avant, je m’ouvre une bière et je m’installe dans le cockpit. Une petite clope là dessus… Et laisser quelques commentaires dans le livre de bord (périmé et qui ne m’a pas coûté 1 centime).

Elle est pas belle, la vie ?

Malheureusement, il faut quand même rentrer au port, ma femme et ma fille m’attendent et il se fait déjà tard. Le retour se fait généralement au portant (grand largue de préférence, quitte à tirer des bords : j’ai horreur du vent arrière). Cap sur la bouée de Richelieu (rouge comme elle est, on la voit de loin). Il y du roulis, faire gaffe à ne pas empanner, bien surveiller le trafic des bateaux qui rentrent comme moi, bien négocier les sillages des grosses vedettes rapides. En été par beau temps, l’entrée du port de LR ressemble au boulevard périphérique aux heures de pointe. Les gros bateaux sont les plus arrogants, ignorent les règles de priorité, et méprisent les petits rafiots comme le mien. Eh oui, il y a des cons partout…

Bon, il faut rebaisser Evinrude, lui donner une tape amicale, et le mettre en marche. Pas trop de starter, un coup de ficelle : j’ai du bol, il démarre. Je le laisse au point mort et au ralenti. Avant d’arriver dans la cohue, je mets Biguine bout au vent, je choque toutes les écoutes et je vais affaler le foc en vitesse. Généralement, le bateau ne reste pas au cap et je refais un tour : bout au vent, affaler la grand-voile. Embrayer le moteur, mettre des gaz et reprendre le bon cap. Mettre un peu d’ordre dans le bateau : c’est généralement la pagaille complète. Je suis crevé ! Remettre les pares-battage.

pontonrivageRegagner ma place au port, amarrer le bateau, enlever les voiles, les plier, les ranger dans le poste avant. Ranger l’écoute de foc, remonter la bôme à l’aide de la balancine, attacher les drisses aux haubans pour éviter qu’elles ne tapent contre le mât si le vent se lève…

Avez-vous déjà entendu un concert de drisses dans un port lorsque le vent est fort ? cling, WOUHOUHOUHHH, cling, clang, cling, clang.. Non, ce n’est pas du chinois !

Ranger le mouillage dans le coffre arrière (sans se casser la gueule avec l’ancre de 10 KG à bout de bras). Ranger le GPS, Navtek et la bouée « fer à cheval ». Débrancher le tuyau d’arrivée d’essence, remonter le moteur. Couper l’alimentation électrique, s’ouvrir une bière, se rouler une clope et se reposer un peu. Après une journée de nav’, je suis littéralement épuisé, j’ai à peine la force d’aller jusqu’à ma voiture. Heureusement qu’elle connaît le chemin par coeur pour rentrer à la maison. Une bonne et saine fatigue physique s’installe dans le corps, et des souvenirs agréables remplissent la tête.

Les photos de ce bateau viennent toutes de ce site (sauf 3) :

sanquer.regis.free.fr/charleston/charleston.htm

Merci à son auteur.